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dimanche 30 novembre 2014

1916 - Somme - 2 fois - croix de guerre

Dans deux autres chroniques, j'ai déjà raconté que le 11 novembre 1968, pour le cinquantième anniversaire de la fin de première guerre mondiale, mon grand-père, Pierre Lebouc, m'a offert sa croix de guerre obtenue en 1916.
Une laconique note manuscrite accompagnait la breloque. La mention “Pépère a participé aux batailles suivantes” était accompagnée de seulement 9 lignes pour décrire 4 années terribles.

Pour l'année 1916, Pierre Lebouc indique sobrement :
La bataille de la Somme racontée par Pierre Lebouc : 8 mots !
À l'aide du "Journal des Marches et Opérations pendant la campagne contre l'Allemagne" de son unité, le 4ème bataillon de chasseurs à pied (4ème BCP), j'ai pu reconstituer les moments tragiques autour d'Amiens à l'été puis lors de l'hiver 1916.

Le 4ème BCP arrive à Abbeville, en baie de Somme, le lundi 24 avril 1916 après être, à la mi-avril, remonté en première ligne non loin de Verdun, dans les sinistres secteurs de la Mort-Homme et de la Cote 304.
Le bataillon reste au repos et en cantonnement dans diverses localités de la région jusqu'au dimanche 9 juillet 1916.
De nouvelles recrues et des blessés de retour de convalescence sont venus durant ces deux mois et demi compléter les effectifs de l'unité deux fois saignée à blanc à Verdun.

La bataille de la Somme a débuté le samedi 1er juillet 1916 par un échec complet de l'offensive conjointe anglo-française. Environ 70 000 tués et blessés dont 57 000 britanniques sont à déplorer ce seul jour.
Une semaine et demie plus tard, lorsque les chasseurs du 4ème BCP sont envoyés en première ligne, les généraux Haig, Foch et Joffre savent déjà que la bataille n'est plus gagnable.

Malgré tout, le commandant Pompey reçoit l'ordre de rejoindre le village de Hardecourt, entre Albert et Bapaume, et d'y “tenir coûte que coûte”. La relève a lieu dans la nuit du dimanche au lundi 10 juillet 1916.

Pendant 10 jours, les chasseurs consolident et aménagent leurs tranchées sous un déluge permanent d'artillerie.
Le chef d’unité enchaîne dans son journal les “journées relativement calmes”.
Quelques lignes plus loin, il relève scrupuleusement chaque jour, dans des tableaux qu'un comptable ne renierait pas, de 1 à 8 tués et plusieurs dizaines de blessés.

Le jeudi 20 juillet 1916 “ordre d’attaque H = 5 heures”.
L'objectif assigné au 4ème BCP est d’atteindre et d’occuper la tranchée allemande baptisée “Kolomea” sur une largeur de 800 mètres.
La distance entre les positions françaises et allemandes est de 200 à 300 mètres. Environ 3 000 soldats des deux camps vont se massacrer pour conquérir ou défendre l'équivalent de 25 terrains de football.
L'attaque se déroule “dans un brouillard très dense”. La tranchée “Kolomea” est atteinte en “45 minutes” mais “la moitié de la première vague est hors de combat”.
Les combats durent jusqu'à 10H20. 300 allemands sont faits prisonniers mais “339 tués et blessés” sont à déplorer au 4ème BCP sur un effectif initial de sensiblement 1 500, presque un soldat sur quatre. Notamment “la troisième compagnie a perdu tous ses officiers”.

Plan du secteur d'Hardecourt avec la tranchée Kolomea (extrait du journal du 4ème BCP).
L'analyse de cette offensive par le commandant Pompey est accablante.
La préparation d'artillerie est jugée “insuffisante” car beaucoup de “réseaux de fil de fer n’ont pas été détruits”. “Les pertes sérieuses du bataillon auraient pu être évitées si la préparation avait débuté plus tôt”.
Pire, les canonniers tricolores n'ont pas allongé leurs tirs au cours de l'attaque. Conséquence, “l’artillerie a tiré en arrière de la première vague tuant plusieurs chasseurs dont un officier”.
La relève a lieu de nuit entre 22 et 3 heures.

Jusqu'au jeudi 17 août 1916, le bataillon reste à l'arrière avec, toutefois, de soutiens partiels et épisodiques à la première ligne qui tuent une dizaine d'hommes.
Dans la nuit du 17 au 18, les chasseurs sont envoyés occuper une tranchée de première ligne quelques centaines de mètres au nord-ouest de la tranchée “Kolomea” conquise quelques jours plus tôt.

Le vendredi 18 août 1916, nouvelle attaque à 14H45 qui dure jusque vers 19H. L'objectif est de conquérir une tranchée adverse dite “du talus”.
Des allemands resté cachés dans des “abris non nettoyés” prennent à revers les chasseurs du 4ème BCP, leur infligent de “lourdes pertes” et mettent en échec l’offensive.

Le lendemain samedi 19 août 1916, “nouvelle attaque sur la tranchée du talus” à partir de 13H.
En 30 minutes, l'objectif est atteint et conquis.
Le commandant Pompey devient lyrique dans son journal “la journée est glorieuse pour le bataillon !”, “progression de 500 m”.
En supposant que ce rythme ait pu être maintenu, l'armée française aurait mis deux ans pour atteindre la frontière allemande.
Il ajoute deux magnifiques tableaux pour reporter les “prises” en “personnel” et en “matériel” ainsi que les “pertes”.

Il note aussi qu'une “centaine de prisonniers sont faits, tous passés par les armes en répression de la conduite des allemands qui ont fusillé des chasseurs pris la veille”.
Le commandant relève aussi que “les pertes sont lourdes”. 544 soldats hors de combat dont 120 tués. Environ un homme sur trois montés en ligne le 17 août n'est pas revenu à l’arrière sur ses pieds, quatre jours plus tard.
La relève a lieu la nuit du dimanche 20 août au lundi 21 août 1916.

Extrait du journal du 4ème BCP décrivant l'exécution sur le champ de bataille de prisonniers allemands
Le bataillon alterne ensuite repos, appelés cantonnements en langage militaire, et exercices.

Le samedi 11 novembre 1916, les chasseurs sont réexpédiés vers le front, cette fois à Sailly-Saillisel à 8 kilomètres à peine des combats de l'été.
L'offensive sur ce petit village et le bois de saint Pierre Vaast a débuté avec d'autres unités 6 jours auparavant. C'est un échec sanglant. Les maigres gains territoriaux du premier jour sont repris par les allemands dans les heures suivantes.

Après une succession d'ordres, de contrordres et de marches nocturnes en zigzag, le 4ème BCP atteint la première ligne, “au petit jour”, le jeudi 16 novembre 1916. Les chasseurs à pied relèvent “des éléments du 9ème zouave dont la situation est assez imprécise”.

Les tranchées sont chaotiques suite aux récents combats.
Le commandant Pompey se plaint notamment des liaisons téléphoniques “continuellement coupées” car “jalonnant” “les barrages d’artillerie”.
Il presse ses téléphonistes, dont mon grand-père faisait partie, de rétablir les communications. Ces actions de réparation sous le feu allemand “qui nécessitent une quantité considérable de matériel” valurent probablement à Pierre Lebouc sa croix de guerre.
Extrait du journal du 4ème BCP sur les mauvaises liaisons téléphoniques
Le bataillon va “tenir la première ligne” sans action offensive notoire jusqu'au mercredi 22 novembre 1916. Le déluge de feu est permanent. Le froid est intense et provoque des gelures. Les chasseurs réalisent surtout des travaux nocturnes de terrassement.

La relève s'étale sur deux jours. Le bataillon termine cette dernière offensive de la bataille de la Somme exsangue. 505 chasseurs sont hors de combat dont 64 tués ou disparus et 202 évacués pour pieds gelés.
Officiellement, dans les livres d’histoire, la bataille de la Somme s'est pourtant terminée le samedi 18 novembre 1916.

Au total, les combats entre Albert, Bapaume et Péronne ont fait en un semestre 1 millions de victimes dans tous les camps, dont 400 000 morts, pour des gains territoriaux de 8 à 12 km sur front de 50 km. Sensiblement un tribut d'un tué et un blessé par terrain de football reconquis.
Mémoriellement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. "Février & mars 1918 - Verdun où pépère a été gazé"
. "Verdun - 24 février 1916 - terribles combats"

. "En 1918, en pleine guerre des tranchées, un député de gauche voulait détaxer le luxe",
. "Descendants de sans-papiers, morts pour la France entre 1914 et 1918"
. "L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts".

- Les mots entre guillemets et en italique sont strictement authentiques.

- Deux sites ont permis de rédiger cette chronique :
. Mémoire des Hommes qui, entre autres archives militaires, a mis en ligne les Journaux des Marches et Opérations de la première guerre mondiale
. Wikipedia

- L'iconographie est constituée :
. de deux extraits du mot rédigé à mon attention par Pierre Lebouc le 11 novembre 1968
. d'extraits du Journal des Marches et Opérations du 4ème Bataillon de Chasseurs à pied

dimanche 23 novembre 2014

Février & mars 1918 - Verdun où pépère a été gazé

Comme déjà relaté dans une autre chronique, le 11 novembre 1968, pour le 50ème anniversaire de l'arrêt de la première guerre mondiale, mon grand-père, Pierre Lebouc, m'a fait cadeau de sa croix de guerre obtenue sur le front de la Somme à l'été 1916.

Une laconique note manuscrite accompagnait la décoration. Une quinzaine de lignes, sur une page de carnet, énumérait, année par année, les “batailles” auxquelles il avait “participé”.
L'année 1918 est relatée en seulement 15 mots non chronologiques :
- “Aisne et la Belgique”
- “11 novembre fin du cauchemar”
- “Verdun où pépère a été gazé”
Le récit de l'année 1918 par Pierre Lebouc : 15 mots !
Voulant en savoir un peu plus, j'ai compulsé le "Journal des Marches et Opérations pendant la campagne contre l'Allemagne" de son unité, le 4ème bataillon de chasseurs à pied (4ème BCP).
Il s'agit de la compilation des rapports que faisaient les chefs de détachement sur l'activité des troupes sous leur commandement.
J'ai pu ainsi reconstituer, un peu, l'hiver 1918 où, 2 ans après l’emblématique offensive allemande, les combats autour de Verdun se poursuivaient.

Le vendredi 8 février 1918, le 4ème BCP reçoit l'ordre de rejoindre, de nuit, la ligne de front du bois de Neuville, situé à 10 km au nord du centre-ville de Verdun.
Sinistre ironie géographique, les chasseurs à pied se trouvent positionnés à moins de 4 km de leur position du 24 février 1916. Deux ans de combats acharnés pour un statu quo !

Le commandant Pompey, chef du 4ème BCP, se plaint dans son journal de l'état des défenses et indique avec beaucoup de détails les travaux qu'il fait entreprendre à ses hommes.
- “Les tranchées se composent presque exclusivement de trous d’obus”.
- “La situation est en tous points identique à une situation de fin de combats”.
- “Les travaux sont rendus très difficiles en raison de l’eau qui remplit les trous d’obus”.
- “État bouleversé et détrempé du terrain”.
Des “tirs de réglage et de harcèlement de l’artillerie allemande” empêchent le bon déroulement de ces opérations de terrassement.
Croquis des positions du 4ème BCP au Bois de Neuville en février 1918 figurant dans le Journal des Marches et Opérations de cette unité.
Jusqu'au lundi 11 février 1918, les travaux se poursuivent sans attaque de l'infanterie adverse mais sous le feu de “l'artillerie allemande qui a été beaucoup plus active en cours de journée. Nombreux tirs de harcèlement”.

Le journal du 4ème BCP devient alors nettement moins disert. Une sorte de routine macabre faite de travaux dans le froid et l'humidité, sous les obus, s'installe.
Le mardi 12 février 1918, “bombardements assez violents, artillerie et aviation actives, les travaux de terrassement, de sape et de fils de fer sont poursuivis”.

Le mercredi 13 février et le jeudi 14 février 1918, le “brouillard persistant” empêche l’artillerie allemande d'agir.

Le matin du vendredi 15 février 1918 voit la reprise des combats de fantassins.
“A 5H40 les allemands déclenchent subitement, un tir d’artillerie très violent”. “Vers 5H50 les allemands se jettent sur le saillant Godart”.
L'assaut est repoussé.
“Deux patrouilles partent spontanément mais malheureusement ne trouvent ni morts ni blessés”.
“Pertes : 2 chasseurs tués, 7 blessés dont un grave”.

Cette offensive allemande ratée est suivie d’une longue “accalmie” de dix jours avec très peu d'entrées dans le journal du 4ème BCP.
Toutefois les bombardements sont incessants et deviennent chimiques.
Ainsi le lundi 18 février 1918, “l'artillerie allemande est très active, surtout à partir de 17H, bombardant tous les emplacements de travaux avec des obus à ypérite”.
Durant cette période, aucune perte n'est mentionnée.

Le mercredi 27 février 1918, les combats regagnent en intensité. Le bataillon va être soumis pendant 5 jours à des tirs chimiques intenses.
“Violents bombardements par obus toxiques  de 18 à 19H, tirs de destruction de notre première ligne”.
“Pertes : 2 blessés par obus, 170 intoxiqués dont 12 officiers. Ravin de Neuville évacué. Seul le Commandant Pompey et les téléph[onistes] restent au PC”.

Jeudi 28 février 1918 : “activité faible de l’artillerie ennemie en raison du mauvais temps. Pertes : 19 intoxiqués - 1 blessé”.

Vendredi 1er mars 1918 : “pertes 13 intoxiqués 1 blessé”.

Samedi 2 mars 1918 : “pertes : 1 tué - 2 blessés - 25 intoxiqués”.

Dimanche 3 mars 1918, pendant qu'au même moment l'Allemagne et l'URSS concluent la paix de Brest-Litovsk : “19 intoxiqués - 1 pieds gelés”.

Lundi 4 mars 1918, “bataillon relevé dans la nuit”. Enfin !
Pendant la période de cantonnement du 5 au 10 mars “de nombreuses intoxications retardée se déclarent” dont celle du Commandant Pompey “évacué le 9 mars”.

J'ignore à quelle date exacte mon grand-père, qui était téléphoniste, a été gazé.
Comme plusieurs centaines de ses camarades à la même période, ses voies respiratoires ont subi des dommages irréversibles au cours d'un combat auquel même les officiers ne croyaient plus guère.

Mémoriellement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. "Verdun - 24 février 1916 - terribles combats"
. "En 1918, en pleine guerre des tranchées, un député de gauche voulait détaxer le luxe",
. "Descendants de sans-papiers, morts pour la France entre 1914 et 1918"
. "L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts".

- Les mots entre guillemets et en italique sont strictement authentiques.

- Deux sites ont permis de rédiger cette chronique :
. Mémoire des Hommes qui, entre autres archives militaires, a mis en ligne les Journaux des Marches et Opérations de la première guerre mondiale
. Wikipedia

- L'iconographie est constituée :
. de deux extraits du mot rédigé à mon attention par Pierre Lebouc le 11 novembre 1968
. d'un extrait du Journal des Marches et Opérations du 4ème Bataillon de Chasseurs à pied

mercredi 4 décembre 2013

Verdun - 24 février 1916 - terribles combats

Le 11 novembre 1968, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'armistice de la guerre de 1914-1918, mon grand-père, Pierre Lebouc, m'a fait cadeau de sa croix de guerre acquise sur le front de la Somme à l'été 1916.
Une très courte note manuscrite accompagnait la décoration. Quinze lignes à peine, sur une page de carnet, énuméraient année par année les "batailles" auxquelles il avait "participé".

L'année 1916 débutait par ces cinq mots laconiques
"Verdun - 24 février (terribles combats)".


Le récit  de 15 jours de combats à Verdun par Pierre Lebouc : 5 mots

Mon aïeul ayant toujours été très peu disert sur la première guerre mondiale, pour tenter d'en savoir un peu plus, j'ai consulté le "Journal des Marches et Opérations pendant la campagne contre l'Allemagne" de son unité, le 4ème bataillon de chasseurs à pied (4ème BCP).
Il s'agit de la compilation des rapports que faisaient les chefs de détachement sur l'activité des troupes sous leur commandement.

L'attaque allemande sur Verdun débute le lundi 21 février 1916 vers 7 heures par un déluge d'artillerie qui surprend le commandement français par son ampleur et sa concentration. En 48 heures, environ 2 millions d'obus pilonnent un front d'une dizaine de kilomètres de large, 1 à 2 impacts par mètre carré en moyenne. l'écho de cet infernale canonnade s'entend à plus de 100 km de distance.

Ce même jour, le 4ème BCP qui combattait non loin de Lunéville, est mis au repos et arrive, après 40 km à pied puis le double de distance en train, à Nant le Grand, près de Ligny en Barois, à 60 km au sud de Verdun.

Le lendemain matin, mardi 22 février, le bataillon se déplace au village voisin de Nant le Petit.
À partir de 19H30, les événements se précipitent. Des ordres, d'abord téléphoniques puis écrits, enjoignent le chef d'unité de préparer ses hommes au départ. La destination prévue est Pierrefitte sur Aire, à mi-chemin par rapport à Verdun.

Finalement, le départ est repoussé et le 4ème BCP passe la nuit à Nant le Petit et n'est embarqué dans des "autobus" que le mercredi 23 février à 12H45 en direction de Haudainville dans les faubourgs de Verdun.

Mon grand-père et ses camarades passent par Bar le Duc puis empruntent ce qui deviendra la Voie Sacrée. 
Cette célèbre route avait été mise en place par l'état-major français la veille. Elle ne ressemble en rien à une nationale actuelle. Si sa largeur atteint 7 mètres, elle n'est pas goudronnée mais empierrée. En cette fin février, il gèle continuellement aussi la chaussée, bien que cahoteuse, reste normalement praticable. Malgré une organisation des convois inspirée des chemins de fer, le trajet de 75 km dure quand même 8 heures.

Les chasseurs descendent des bus vers 21H00 et se rendent à pied au camp militaire de la Béholle distant de 3 km. Arrivés à leur cantonnement à 23H00, ils attendent 2H00 pour récupérer "un peu de vivres".
L'écho des échanges d'artillerie dure toute la nuit. A vol d'oiseau le front est à une dizaine de km.

À l'issue d'une courte journée de repos, le jeudi 24 février, le "bataillon est alerté à 16H40" et "reçoit l'ordre de se rendre à la cote 378".
"Départ à 17H10, arrivée au fort de Souville à 21H00", près du village de Fleury devant Douaumont, après une douzaine de kilomètres de marche dans un terrain vallonné, sac au dos, fusil en bandoulière, sans ravitaillement. 
Il gèle à pierre-fendre et la première ligne se situe à moins de 5 km.

Les officiers reçoivent illico une rafale d'ordres et de contrordres pour une "opération dans la nuit du 24 au 25".
Il leur est demandé d'effectuer dans l'obscurité des manœuvres complexes à travers des collines boisées zébrées de "ravins" et de "thalwegs" afin de tenir le front entre les localités, passées depuis tragiquement à la postérité, de Bézonvaux, Vaux devant Damloup et Douaumont.
Les consignes sont formelles, déshumanisées et coupées de la réalité des combats. "Si la résistance apportée par l'ennemi ne permet pas d'atteindre l'objectif primitivement indiqué, les éléments s'accrocheront énergiquement au terrain tout en maintenant les liaisons sus-indiquées".

Le bilan, envoyé à l'état-major par le commandant Fouchard juste avant de partir à l'assaut, masque mal, derrière les tournures bureaucratiques d'usage, l'impréparation de la 306ème Brigade dont font partie les chasseurs à pied :
- "Troupe un peu fatiguée par les déplacements successifs du 21 au 24 février par une température rigoureuse. Besoin impérieux de sommeil".
- "Les munitions ont pu être complétées à 150 cartouches par homme au camp de la Béholle puis à 200 près de Souville".
- "Après le repas pris à la grand'halte de Souville [la veille au soir], les vivres sont épuisées".
- "Pas d'outils du parc, manque certains outils portatifs" pour couper les barbelés, déboiser et creuser des tranchées.
- "Cartes à petite échelle, plans directeur, croquis portant les organisations défensives : néant".
- "Aucune ligne téléphonique".
- "Pas d'éclaireurs montés, terrain impraticable par les cyclistes".

Malgré tout, en pleine nuit, organisé en plusieurs colonnes et guidé par des forestiers désorientés par les modifications de terrain provoquées par le bombardement intensif, le bataillon "monte" vers la ligne de feu.

Le récit du journal d'opérations est confus et "comporte quelques lacunes car vers 17H [le vendredi 25 février] au plus fort du combat le chef de corps a donné l'ordre de destruction des papiers tactiques".
La froide prose administrative du commandant du 4ème BCP, laisse entrevoir une immense pagaille, le désarroi des gradés privés d'informations et de directives ainsi que l'enfer des combats.

Quelques extraits de ces 15 pages de compte-rendu rédigé d'une belle écriture cursive suffisent pour être pénétré de l'horreur de ces combats.
- "Les officiers et sous-officiers sont envoyés aux renseignements dans les directions ouest, nord et est et ne ramènent rien de précis".
- "Les tranchées commencent à s'approfondir mais pas d'outils de parc".
- "La situation de mon détachement me parait critique", "je n'ai pas encore reçu de vivres".
- "Le bombardement a commencé à 6H vers Bézonvaux, très violent vers 6H30, occasionnant des pertes. Accalmie vers 7H30. Notre artillerie ne tire pas un coup de canon".
- "Les téléphonistes du bataillon ont ordre d'établir un ligne entre le PC du chef de bataillon et les batteries mais le fil manque".
- "Actuellement les chasseurs du 4ème BCP tiennent. Le moral est bon mais ils sont dans de médiocres conditions pour durer car pas ravitaillés, sans outils de parc et fatigués par la nuit qui a été très dure".
- "A partir de 11H le bombardement devient intense, plus aucune liaison", "à midi il redouble de violence", "13H30 l'effroyable rafale d'artillerie parait prendre fin".
- "Une attaque de l'ennemi forte de plus d'une compagnie est ralentie par nos feux puis définitivement brisée par une contre-attaque".
- "17H, le lieutenant Housset est envoyé d'urgence à la 306ème brigade rendre compte de la gravité de la situation", "la dernière réserve a subi des pertes très graves".
- "18H15, rien n'arrive de l'arrière. 8 fusées rouges ont été tirées dans l'après midi sans que notre artillerie tire un coup de canon. Les munitions s'épuisent, les effectifs fondent".
- "18H30, la défense de Bézonvaux va devenir impossible".
- Quelques minutes après, "le village est enlevé presque sans combat, l'ennemi ne marque aucun temps d'arrêt et progresse rapidement", "nous brûlons nos dernières munitions".
- "19H, les munitions deviennent rare, aucun ravitaillement"
25 février 1916 18H15, après une nuit et une journée de combats, le commandant Fouchard du 4ème bataillon de chasseurs à pied dresse un constat amer.
À 19H30, le soulagement enfin ! Le "repli" est ordonné et se déroule "dans le plus grand silence", couvert par deux compagnies qui "tiennent tête vigoureusement", euphémisme militaire pour sacrifice délibéré.

À 21H30, le 4ème BCP est "reconstitué au nord et au sud du village de Vaux sur la route de Verdun avec des éléments du 2ème BCP".
Les soldats exténués parcourent à pied les 4 km qui les séparent du fort de Souville qu'ils rejoignent à 23H00. Après 45 heures sans vivres et sous la mitraille, les chasseurs à pied peuvent enfin se restaurer.

Après une très courte nuit, ponctuée du son des obus, le "bataillon est rassemblé à 6H" le samedi 26 février et remonte vers le même secteur de première ligne que la veille.
Durant 10 jours, sans aucune relève, il fait face à des attaques et un déluge de feu ininterrompus.
Le journal du 4ème BCP détaille peu ces nouveaux combats, moins d'une page et demie de rapports télégraphiques ponctués de "même emplacement, aucune modification dans la situation de la bataille". Une sourde résignation semble avoir frappé le commandant Fouchard.

Le ravitaillement des première ligne est aléatoire, l'artillerie allemande touchant plusieurs la cantine roulante apportant les vivres.
Le lundi 28 février, le dégel transforme les tranchées en bourbier. Puis quelques jours plus tard, les poilus doivent faire face à nouveau au froid intense.
Passage d'un tir de barrage au ravin de Fleury au cœur de la zone où Pierre Lebouc était engagé (date incertaine).
Ce long cauchemar se termine dans la nuit du samedi 4 mars au dimanche 5 mars. La "relève s'effectue sans incident".
Le bataillon rejoint une caserne du centre-ville de Verdun vers 8H00. Pour la première fois depuis plus de 2 semaines, les poilus peuvent procéder à une véritable toilette.
Les rescapés sont ensuite envoyés au repos plus de 3 semaines, une cinquantaine de kilomètres plus au sud.

Le bilan de ces combats est catastrophique. Sur les 1700 soldats du 4ème BCP acheminés à Verdun, 642, plus d'un homme sur trois, a été tué, blessé ou prisonnier.
Bilan humain des combats de Verdun pour le 4ème BCP
Ironie cruelle de cette guerre interminable, mon grand-père Pierre Lebouc retournera sur le champ de bataille de Verdun deux ans plus tard en février 1918. À environ 5 km à vol d'oiseau des positions qu'il avait contribué à défendre, il sera victime des gaz de combat.

Mémoriellement votre

Références et compléments
- Voir aussi les chroniques
. "Février & mars 1918 - Verdun où pépère a été gazé"
. "En 1918, en pleine guerre des tranchées, un député de gauche voulait détaxer le luxe"
. "Descendants de sans-papiers, morts pour la France entre 1914 et 1918"
. "L'insoutenable ambiguïté des monuments aux morts".

- Les mots entre guillemets et en italique sont strictement authentiques.

- Quatre sites ont été très utiles pour rédiger cette chronique :
. Mémoire des Hommes qui, entre autres archives militaires, a mis en ligne les Journaux des Marches et Opérations de la première guerre mondiale
. Les français à Verdun 1916
. Wikipedia
. Météo-Grenoble et ses chroniques météorologiques rétrospectives

- L'iconographie est constituée :
. d'extraits du mot rédigé à mon attention par Pierre Lebouc le 11 novembre 1968
. d'extraits du Journal des Marches et Opérations du 4ème Bataillon de Chasseurs à pied
. d'une photo de Collier's New Photographic History of the World's War reproduite sur Wikimedia