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mardi 15 mars 2016

Le livre va-t-il connaître le sort enviable du balai ?

Un dessin circulant sur le web a retenu mon attention.

Un balai et un livre légèrement éméchés sont accoudés à un bar devant des bières.
À l’arrière plan, des passants dans la rue ont le regard vissé sur leur smartphone.
Le balai dit à son camarade manifestement dubitatif « relax mon ami, ils ont inventé l’aspirateur et pourtant je suis encore là … ».

Ce croquis illustre la difficulté de transformer une nouvelle technologie en succès commercial.



L’aspirateur n’a pas su balayer le balai

Jusqu’au début du XXème siècle, le balai jouissait depuis des lustres immémoriaux d’une exclusivité sur le marché de la lutte contre la poussière.

L’aspirateur électrique, invention des ingénieurs britanniques Booth et Griffiths, a changé la donne. Plumeaux et autres brosses ont du céder du terrain.
Toutefois, un bon siècle plus tard, force est de constater qu’il n’y a toujours pas un aspirateur par logement, à l’inverse des balais.

La résistance des écouvillons s’explique aisément.
Pour être acheté, un produit doit persuader ses futurs clients que les avantages d’usage, d’image ou d’estime qu’il va leur procurer dépasseront les inévitables inconvénients, au premier rang d’entre eux le prix.

À cette aune, le balai excelle.
Il rend un service basique avec une mise en route instantanée et un espace de stockage réduit pour un coût modique.
En quelque sorte, du nettoyage low cost, l’EasyJet de la chasse aux moutons !

Son concurrent électrique est plus extrémiste.
Bien qu’étant un véritable aimant à poussière, il vaut toutefois 10 à 100 fois plus cher que son compétiteur ancestral.
Plus lourd à manier, il doit être branché ou rechargé mais aussi vidé régulièrement. De surcroît, il requiert un rangement.
Le bilan avantages - inconvénients n’est pas aisé à établir. L’efficacité de nettoyage est contrebalancée par un usage moins aisé et un prix plus élevé.
Tous comptes faits, Dyson ressemble plus à Audi qu’à Google.

L’automobile a aspiré les fiacres

Nombreux sont les produits ou services ancestraux que les révolutions industrielles successives ont expédié aux oubliettes.

Lorsque l’automobile sort des limbes à la fin du XIXème siècle, les véhicules hippomobiles ont à leur actif sensiblement 3 000 ans de bons et loyaux services dans le transport.
Dans les grandes villes, les fiacres, particulièrement bien adaptés aux boulevards nouvellement tracés connaissent le succès d’Uber aujourd’hui.
Et pourtant, en peu de temps, les taxis les balaient. En 1914, ils jouent même un rôle décisif à la bataille de la Marne, acheminant en un temps record des troupes au plus près de la ligne de feu.

La raison de cette victoire par KO est là encore à rechercher dans le bilan avantages - inconvénients.

La voiture a provoqué une rupture en termes de vitesse et de rayon d’action.
Si la bagnole est plus chère à l’achat qu’un bourrin et une carriole, son entretien est beaucoup plus frugal que celui d’un canasson. Pour le dire avec les anglicismes actuels, le total cost of ownership a été très rapidement en faveur de l’automobile.
De plus, l’auto a contribué à rehausser le statut de son conducteur.
Ajoutons aussi au rayon des avantages le ramassage du crottin dans les rue devenu inutile.
Excepté les émissions de CO2 qui ne nous intéressent que depuis peu, le cheval n’a rien eu à opposer à la voiture, d’où sa relégation.

Le livre papier, future lampe à pétrole ou futur balai ?

Les becs de gaz, le papier carbone, les porteurs d’eau ainsi que bien d’autres produits et professions ont connu des coups de balai tragiquement analogues.

Quel sera le sort du livre face aux alternatives digitales ?
Difficile à dire mais il est probable que si les prix des e-books ne baisse pas plus et que les verrous numériques qui plombent la facilité d’usage subsistent, la bibliothèque rejoindra le placard à balai.

Balayagiquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique « l'irrésistible attrait du livre électronique » qui propose un éclairage très différent voire contradictoire.

- Je n’ai pas réussi à déterminer avec certitude l’origine du dessin. Il semblerait qu’il s’agisse du site espagnol chistes21.com.

- Article Wikipedia en anglais sur l’histoire de l’aspirateur.

- Les premières traces archéologiques de voitures à cheval sont celtiques. Elles datent du premier âge du fer, un sympathique millier d'années avant notre ère.

mardi 19 mars 2013

Et si le pape était remplacé par un capitaine d'industrie ?

Je ne doute pas que le jésuite austral Jorge Mario Bergoglio, devenu le nouveau pape François Ier, soit un homme de valeur et que ce pasteur chevronné saura guider la Très Sainte Église Catholique Apostolique et Romaine.

Toutefois, cette grande entreprise religieuse multinationale est confrontée à de nombreux défis stratégiques qu'elle peine à relever.
Sa pénétration est devenue anecdotique dans la région où elle fût fondée, balayée par l'autre grande multinationale qu'est l'Islam.
Au cœur de son implantation historique, les parts de marché du catholicisme s'érodent d'année en année, beaucoup de consommateurs étant devenus rétifs au produit religion, quelle que soit sa marque.
Dans les pays émergents, de nombreuses startups disputent au Vatican son leadership.

De mon point de vue - certes, peu autorisé - seul un véritable chef d'entreprise peut redresser cette situation douloureusement compromise.
Les cardinaux récemment réunis en conclave auraient pu faire un effort car il n'est pas difficile de dégoter un PDG de société cotée clamant, une fois sorti de son conseil d'administration, son attachement irrépressible aux valeurs chrétiennes.

Examinons ensemble, comment l'Église de Rome pourrait évoluer, si un manager professionnel était placé à sa tête, à la place de l'austère argentin aux tempes argentées.

Tout d'abord, comme dans toute entreprise qui se respecte, il est grand temps d'insuffler à la Curie et au clergé l'obsession de la baisse des coûts.
Bien entendu, le catholicisme est déjà en France un grand employeur de main d'œuvre low cost. De plus en plus de prêtres viennent de pays où le travail est payé trois francs six sous. Le curé polonais triomphe, là où son compatriote plombier peine encore à percer.
Mais cela est très loin de suffire pour restaurer des marges de manœuvres, le recours à l'automatisation s'impose, les nouvelles technologies le permettent !
Les églises pourraient être rapidement équipées d'écrans plats retransmettant la même messe dans de multiples paroisses.
La Communion serait donnée aux fidèles par des automates distributeurs d'hosties. Le rendement, très insuffisant, des quêtes s'en trouverait amélioré. Seule l'insertion d'un montant minimal dans un monnayeur permettrait d'obtenir une petite pastille blanche.
Les prêtres devenus surnuméraires seraient incités, dans le cadre d'un Plan de Sauvegarde de la Foi, à quitter volontairement l'Église et à se mettre à leur compte, c'est à dire à fonder des sectes. Si d'aventure, l'une d'entre elles connaissait le succès, une clause de buy back permettrait de ramener ces brebis en voie d'égarement dans le giron miséricordieux du Vatican.

Libérer les capitaux dormants autoriserait le financement d'actions promotionnelles structurées par un plan marketing digne de ce nom. La conversion des prospects serait beaucoup plus efficace que via la traditionnelle évangélisation.
Les églises ne sont réellement employées que le dimanche. Le reste de la semaine, ces investissements onéreux sont notoirement sous-utilisés.
Il est grand temps que le catholicisme propose à ses deux grands concurrents monothéistes une joint venture mettant en commun les capacités de production. Une externalisation des bâtiments cultuels en quelque sorte.
Moyennant de simples précautions architecturales, le même édifice peut servir aisément de mosquée le vendredi, de synagogue le samedi et d'église catholique voire même de temple protestant, le dimanche.
De surcroît, le changement des ornements d'une religion à l'autre pourrait facilement recevoir le soutien d'Ikea, de la Maison du Placard ou du cabaret transformiste Michou.

Le catholicisme souffre aussi d'un panel de fournisseurs insuffisamment diversifié.
Pourquoi limiter les deux éléments principaux de la liturgie exclusivement au pain et au vin ?
Tous les producteurs de boissons sont prêts à faire un effort commercial conséquent pour toucher hebdomadairement un gros milliard de clients potentiels.
Bières, liqueurs en tous genres, eaux minérales, jus de fruits et même sodas pourraient, en fonction des appels des offres, remplacer le sang de la vigne en manque de compétitivité.
Il suffit de constater les sommes dépensées par Coca Cola pour parrainer les Jeux Olympiques pour imaginer ce que la firme d'Atlanta serait prête à débourser pour sponsoriser l'Eucharistie.
De même, la mélamine chinoise, abondante et peu coûteuse, pourrait servir de matière première aux hosties des paroisses populaires en manque de fidèles CSP+.
A l'inverse, dans les quartiers huppés, les catholiques fervents pourraient goûter aux délices des spéculoos ou des galettes Saint-Michel, plutôt que de mâchonner du pain azyme.
Un stand de vente à la sortie de la messe permettrait au diocèse de remplir ses caisses et aux pratiquants de ramener chez eux des friandises susceptibles de nourrir leur parcours spirituel.

Autre faiblesse structurelle, l'Église Catholique laisse en déshérence un portefeuille très fourni de propriété intellectuelle, alors que ni le Protestantisme, ni l'Islam ne le revendiquent.
Notamment, les marques à consonances chrétiennes, comme les fromages Chaussée aux Moines ou Saint-Agur mais aussi les Tapis Saint-Maclou, Javel Lacroix ou encore l'A.S. Saint-Etienne, devraient régulièrement verser au Vatican des royalties du culte sous peine d'excommunication des actionnaires et de recours aux justices terrestres et célestes.

J'arrête là car, à l'issue de cette chronique iconoclaste, il est grand temps que j'aille me confesser.

Religioso-industriellement votre

Références et compléments
- Merci à Joseph (tiens donc !) et Louis qui m'ont aidé, à l'heure où blanchit la campagne, à mettre en route le déconophone devant la machine à café, le surlendemain de l'élection du nouveau souverain pontife François Ier.
- L'article récent du journal Le Monde "Quel est le financement des diocèses ?" montre qu'une part de réalité existe dans cette chronique. L'analyse des dépenses de l'Église Catholique en France présentée en fin d'article n'est pas si éloignée de mes élucubrations.
- Voir aussi les chroniques "Conclave sportif" et "Un monde sans droits d'auteur, ni brevets, ni marques".
- L'idée de remplacer les fades hosties par les très chrétiennes galettes Saint-Michel provient de mon grand-père René Lenoir.
- Le meilleur moyen d'empêcher Coca Cola de coloniser églises et bistrots est encore de boire du vin. Pour ce faire, je vous recommande, avec modération toutefois, les Bordeaux de Regis Chaigne et implore humblement son pardon pour avoir suggéré de bannir son produit favori des lieux de culte.