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mardi 16 août 2016

L'économie de la Tunisie enlisée dans ses paradoxes

​En Tunisie, le visiteur est vite convaincu par l'esprit d'entreprise et la créativité d'une bonne part de la population.
Pourtant, chômage et pauvreté gangrènent la société et l'économie est loin du plein régime.
Retour sur un paradoxe tunisien.

Le royaume du black

Le fait est méconnu mais la Tunisie est un des pays où l'initiative privée réussit le mieux à fournir une solution à chaque besoin de la vie quotidienne.
Deux exemples parmi une myriade d'autres.

Trouver nourriture et articles de consommation courante n'est jamais un souci.
À toute heure, à moins de 3 minutes à pied de votre domicile, il y a toujours suffisamment de vendeurs ambulants et de micro-commerces.
Inutile de faire des stocks à la maison, les rues sont des entrepôts.

L'eau du robinet est d'une potabilité douteuse.
Qu'à cela ne tienne, des pickups Isuzu ravitaillent les épiceries avec des bidons en plastique remplis d'eau de source, cinq à dix fois moins chers que l'eau minérale en bouteille.

Ces activités très flexibles sont plaisamment baptisées par les spécialistes "économie informelle", doux euphémisme désignant pudiquement le travail au noir du meilleur aloi.

Tous les "petits métiers" opèrent sans contraintes.
L'occupation gratuite et sans vergogne de l'espace public est un sport national tunisien.
TVA, patente, cotisations sociales et autres taxes sont des mots absents du vocabulaire du type vendant des robes à 10 dinars sous la fenêtre près de laquelle je rédige ce billet.

Toutefois, assez souvent, ces auto-entrepreneurs autoproclamés doivent quand même s'acquitter de menus subsides auprès des détenteurs d'autorité afin de se vacciner contre l'application de la moindre réglementation.

Souk hebdomadaire à Kelibia

Mais aussi le royaume de la bureaucratie

À l'autre extrémité du spectre économique, les entreprises structurées se débattent avec des obligations en tous genres.

Des administrations tatillonnes délivrent, en prenant leur temps, des autorisations diverses et variées dont ils contrôlent ensuite le bon usage.
Le créateur néophyte découvre, souvent à ses dépens, ce maquis de paplards.

Viennent aussi s'ajouter une pression syndicale croissante - souvent aussi peu courtoise que réaliste aux dires de plusieurs chefs d'entreprise - ainsi que quelques "interventions" politiques, histoire d'ajouter un peu de harissa dans une chorba déjà épaisse.

Même les sociétés exportatrices qui pourtant bénéficient d'un statut fiscal offshore, ne sont pas exemptes de ces tracas.

Bien sur, là encore, une lubrification pécuniaire de l'usine à gaz est souvent nécessaire.

Un consensus implicite et délétère

Les deux maux économiques de la Tunisie sont, d'une part, une sous-productivité d'ensemble et, d'autre part, un chômage massif, notamment de diplômés de l'enseignement supérieur.

Face à ces difficultés - bien avant la révolution - un consensus a émergé de la grande majorité de la société.
L'état, qui a reçu un mandat implicite de la population, s'emploie à mettre scrupuleusement en oeuvre ce programme.
  • Encouragement massif des activités les moins productives grâce à une liberté économique absolue et une quasi-absence de taxation pour tous les "petits métiers".
  • Limitation, par la bureaucratie, des activités à haute valeur ajoutée.
    En caricaturant à peine, on peut dire que plus une entreprise est susceptible de créer de richesses et d'employer de diplômés, plus elle est freinée.
  • Administrations inefficaces payant chichement un personnel pléthorique et peu occupé.

Chaque tunisien ou presque râle contre les passe-droits familiaux ou monétaires, la pagaille ambiante et les contraintes pesant sur les entreprises.
Mais, dans la pratique, peu alignent leurs actes sur cette splendide indignation verbale.

Pas étonnant, dans ces conditions, que les partis politiques ne parlent pas d'économie et ne se distinguent guère sur ce thème.

Les différents acteurs sociaux trouvent leur compte dans ce système paradoxal et lui confèrent une grande stabilité.
  • Les tunisiens les plus pauvres - en l'absence de régime efficace de solidarité sociale - en retirent le moyen de subsister, à défaut de vivre correctement.
  • Les familles aisées ont à leur disposition de nombreux services bon marché qui rehaussent leur niveau et leur confort de vie.
  • Les entrepreneurs en place bénéficient d'une réduction de fait de l'intensité concurrentielle.
  • Les agents publics profitent d'un compromis alliant un travail stable et peu prenant avec des salaires limités.
    Fréquemment, cet arrangement est amélioré par des sortes de bonus, sous forme d'avantages en nature, voire de compléments privatisés de revenus.
  • Les politiques - anciens comme actuels de toutes tendances - se contentent de gérer, sans trop de vagues, le statu quo tout en profitant des avantages de leur fonction.

Rompre le paradoxe ?

Ce consensus toxique est ancien et repose sur une base très large.
La Tunisie toute entière s'est enferrée dans une sorte de trappe à médiocrité économique.

En sortir suppose que la société, dans son ensemble, devienne convaincue qu'efforts et inconforts à court terme peuvent être compensés par un accroissement des emplois et de la prospérité à plus longue échéance.

Une chose est sure, l'impulsion ne viendra pas des politiques.
Faibles, peu compétents et discrédités - pour rester sobre - ils sont dans l'incapacité de lancer une quelconque mutation.

Par contre, chaque tunisienne et chaque tunisien peut contribuer à améliorer simultanément son propre sort et celui de son pays.
L'esprit multiforme d'initiative qui éclot à chaque coin de rue pourrait être un excellent moteur de changements.

Toutefois, investir dans l'abandon de ses avantages pour obtenir un meilleur futur est un chemin difficile et non intuitif.
La tentation est forte pour chacun de reporter les ajustements nécessaires sur d'autres groupes sociaux que le sien.

Je souhaite à mes amis de Tunisie de trouver l'énergie collective d'inventer une voie économique moins paradoxale.

Tunisiquement votre

Références et compléments
Voir aussi d'autres billets sur l'économie de la Tunisie
- Tout savoir (ou presque) sur l'économie chancelante de la Tunisie
- France ? Tunisie ? Quel est le pays où la vie est moins chère ?
- La Tunisie rattrapera la France le 12 mai 2041
Bien que ces chroniques datent de 2013, les ordres de grandeur restent toujours valables. La hausse des prix et des salaires a été, hélas, compensée par une spectaculaire dévaluation du dinar tunisien.

La chronique "ingénieuses ingénieures tunisiennes" relate un prototype du changement souhaitable en Tunisie.

Outres mes lectures et mes séjours fréquents en Tunisie, ce billet doit beaucoup à des discussions multiples, plaisantes, passionnantes et souvent passionnées avec Afef, Amadi, Fathi, Frank, Ghada, Hamidou, Lamia, Mahdi, Mohammed, Moncef, Mondher, Mossadek, Myriam, Omar, Salma, Talel, Tarek, Wafa, Zied et quelques autres qui se reconnaîtront.
Je les en remercie chaleureusement et espère continuer longtemps nos conversations.
Bien entendu, les opinions exprimées dans cette chronique sont miennes et n'engagent en rien les personnes citées ci-dessus.

Des échanges déjà anciens (le temps passe !) avec Habib Sayah ont aussi constitué le substrat de l'analyse présentée ici.

vendredi 10 juillet 2015

Malgré l'asphyxie de la Grèce la Commission Européenne est au meilleur de sa forme

Alors que 400 millions d'européens s'ingénient à s'engluer dans le conservatisme, l'égoïsme national, le manque de hauteur de vue et les tentations populistes, la Commission Européenne reste l'unique aiguillon cherchant à remettre simultanément notre économie en marche et nos oreilles dans le sens du vent.

Le sémillant Martin Selmayr - ci-devant chef de cabinet du non moins sémillant président-commissaire Jean-Claude Juncker - en a donné une brillante illustration hier soir.

Alors que le gouvernement de Grèce peinait à ficeler un plan budgétaire à la fois crédible, satisfaisant les créanciers et ne déglinguant encore plus ce pays en chute libre, le brillant eurocrate indiquait tranquillement sur Twitter que la proposition d'Aléxis Tsipras n'étant pas signée n'était pas recevable.

Tweet authentique publié par Martin Selmayr le 9 juillet 2015 vers 21:30
À bien y réfléchir, je trouve que ce sympathique rond de cuir est beaucoup trop accommodant.
Il aurait du exiger, sous peine de grexit immédiat, que le gouvernement d'Athènes ressuscite les coureurs de Marathon, les habille de fustanelles et les envoie à travers les Balkans en direction de Bruxelles avec des papyrus dûment scellés à la cire.

Alors que le téléphone avoisine les 150 ans et qu'internet triomphe, cela aurait - si j'ose dire - un cachet fou.

Aiguilloniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique "Grèce & Europe : si nous rouvrions nos livres d'histoire ?"

mercredi 10 septembre 2014

Analyse du travail de nos députés qui n'ont pas le temps de payer leurs impôts

En France, le dernier scandale politique en cours nous a permis de faire connaissance avec le sieur Thomas Thévenoud, ci-devant député de la nation et fugace sous-ministre.
Ce brave homme, secondé par sa charmante épouse employée par le sénat, a omis de payer ses impôts et son loyer, tout en expliquant doctement que son engagement public accaparait tout son temps.

Si je me rappelle mes cours d’instruction civique, prodigués au siècle dernier par l'école républicaine, la fonction des députés est de produire des lois et celle des ministres d'administrer, notamment par le biais de décrets et circulaires.

Par l'entremise du site Légifrance, je viens de me livrer à un petit examen de l'efficacité de notre système politique en jetant mon dévolu sur le Code de la Propriété Intellectuelle.

À l'heure où le numérique bouscule toute notre société et met les copies en tous genres à la portée de chacun, entre 300 et 400 excellents articles régissent droits d'auteur, brevets et marques.
Je n'ai pas réussi à compter précisément tellement ces textes sont nombreux et imbriqués.

La langue dans laquelle cette belle prose est rédigée surpasse en limpidité et en fulgurance celle de Stendhal, Balzac et Proust réunis.
Jugez sur pièces avec ce court extrait de l’excellent article L211-3
    "Les bénéficiaires des droits ouverts au présent titre ne peuvent interdire [...] la reproduction provisoire présentant un caractère transitoire ou accessoire, lorsqu'elle est une partie intégrante et essentielle d'un procédé technique et qu'elle a pour unique objet de permettre l'utilisation licite de l'objet protégé par un droit voisin ou sa transmission entre tiers par la voie d'un réseau faisant appel à un intermédiaire ; toutefois, cette reproduction provisoire ne doit pas avoir de valeur économique propre".

Ces lois révèlent au grand jour le souci constant de nos élus pour l'intérêt général.
L'excellent article R134-1 crée un “registre des livres indisponibles du XXème siècle [...] arrêté par un comité scientifique placé auprès du président de la Bibliothèque Nationale de France et composé, en majorité et à parité, de représentants des auteurs et des éditeurs”.
Cette liste de bouquins épuisés devra obligatoirement, sous peine de transgresser la Loi, comporter “noms et prénoms ou pseudonymes du ou des auteurs” mais aussi “des précisions sur la qualité de l'auteur”.
Pourtant si l'ouvrage est introuvable, il est peu probable que l'auteur soit d’une qualité exceptionnelle.
Bien entendu nos parlementaires ont laissé un peu de boulot à leurs collègues du gouvernement en précisant que “la composition et le fonctionnement de ce comité sont déterminés par arrêté du ministre chargé de la culture”.

Les décrets qui complètent ce code frisent le sublime.
Ainsi l'opus “n° 2008-1391 du 19 décembre 2008 relatif à la mise en œuvre de l'exception au droit d'auteur, aux droits voisins et au droit des producteurs de bases de données en faveur de personnes atteintes d'un handicap” comporte huit excellents articles.
Le premier indique “le code de la propriété intellectuelle est modifié conformément aux articles 2 à 8 du présent décret”.
Les excellents articles suivants relèvent d'Alfred Jarry ou d'Eugène Ionesco.
Par exemple, le n°4 stipule “au chapitre II du titre II du livre Ier, il est créé une section 1, intitulée « Dispositions générales », qui comprend l'article R. 122-1”.
Les sept autres sont du même acabit.
La signature force le respect. Ce jeu de piste réglementaire a été co-paraphé par pas moins de cinq ministres : le premier d’entre eux ; la ministre de la culture et de la communication ; la ministre de l'intérieur, de l'outre-mer et des collectivités territoriales ; le ministre du travail, des relations sociales, de la famille et de la solidarité et, pour finir, la secrétaire d'état chargée de la solidarité.

Nos parlementaires ont aussi su faire preuve de créativité géographique.
Les excellents articles L811-1 à L811-4 précisent des “dispositions relatives à l'outre-mer”.
Aux yeux du législateur - pourtant sujet à la phobie administrative - copies et droits d'auteurs diffèrent aux îles Wallis-et-Futuna, en Nouvelle-Calédonie, à Mayotte et dans les Terres australes et antarctiques françaises.
On pourrait croire à un effet du changement d'hémisphère si la Polynésie n'avait pas été oubliée.

Bref notre techno-politico-structure excelle dans la construction des remparts de paperasse la protégeant du chômage et l'empêchant de trouver le temps de payer ses impôts.

Leaniquement votre

Références et compléments
- Voir aussi la chronique “Combien coûte une loi ?”
- Le Code de la Propriété Intellectuelle est consultable sur Légifrance. Les passages en italique en proviennent.